Edito

Libretto 20 ans

En mars 1998, il y a donc tout juste vingt ans, Libretto s’installait en librairie avec La Dame en blanc de William Wilkie Collins, Moonfleet de John Meade Falkner, Alamut de Vladimir Bartol ou encore Water Music de T.C. Boyle, pour ne citer que quelques-uns des premiers titres emblématiques du catalogue.

L’idée de cette collection avait germé quelques années auparavant, en 1991 très exactement. À cette époque, le directeur et fondateur des éditions Phébus, souhaitait conserver en son sein les titres les plus forts du catalogue dans une collection située entre le format poche traditionnel et le grand format. Ce format en devenir rendrait ainsi accessible à un plus grand nombre de lecteurs ces textes à forte narration, portés par un souffle romanesque.

Cependant, lancer une nouvelle collection signifiait un certain investissement, ce que Phébus ne pouvait se permettre au début des années 1990. Il fallut donc attendre 1997 et l’entrée au capital de Vera Michalski-Hoffmann et de son mari Jan Michalski pour que Libretto puisse voir le jour. Sitôt les premiers titres mis en vente, les libraires jouèrent le jeu en leur accordant une place de choix dans leur surface de vente, soutien qui ne s’est jamais démenti.

En 2012, la collection Libretto devint une maison d'édition à part entière, lui permettant d’enrichir son fonds en allant dénicher des trésors bien au-delà du catalogue phébusien.

Le domaine oriental

Au milieu des années 1980, René Rizqallah Khawam, Syrien installé à Paris, confie à Phébus le soin de faire paraître ses traductions de textes arabes. Traduits à partir des manuscrits originaux de la BnF, Les Mille et Une Nuits sont publiés en quatre volumes et deviennent une véritable référence, tout comme Le Livre des Ruses, recueil rédigé au XIVe siècle que l'on rapproche souvent de L’Art de la guerre de Sun Tzu ou du Prince de Machiavel.

René R. Khawam proposa également la première édition d’un texte dont il n’existe qu’un seul manuscrit (toujours conservé à la BnF), Vingt-Quatre Heures de la vie d’une canaille d’Abou-Moutahhar al-Azdî (fin Xe, début XIe). Texte étonnant qui raconte vingt-quatre heures de la vie d’un insulteur public, et n’est pas sans évoquer le Satyricon de Pétrone ou les Pantagruel et Gargantua de François Rabelais.

Font ensuite leur entrée dans le catalogue les Sublimes Paroles et Idioties de NasrEddin Hodja, fabliaux composés entre les XIIIe et XVe siècles, aussi célèbres dans le monde arabo-musulman que les fables de Jean de La Fontaine en France. Dernièrement, deux classiques oubliés enrichissent le domaine : Les Dix Soirées malheureuses ou les Contes d’un endormeur, de Muhammad Al-Mahdi, recueil rédigé en 1782-1783 ou encore Les Aventures des quatre derviches de Mir Amman, composées en 1803.

S’ajoute à tous ces ouvrages le monument que constitue Les Contes populaires de l’Egypte ancienne, choisis et traduits de l’ancien égyptien par Gaston Maspero.

Pour tous, le domaine oriental de Libretto devient une référence à une époque où seules les maisons à vocation scientifique osaient explorer cette thématique.

Les récits de voyage

Genre peu considéré par les élites, voire méprisé et ramené au rang de simples documents, le récit de voyage trouve chez Libretto un terrain d’accueil qui contribuera à redorer son blason. C’est même la réédition de grands récits oubliés qui imposera la collection : L’Odyssée de l'Enduranced’Ernest Shackleton, Bêtes, hommes et dieux de Ferdynand Ossendowski, Voyage aux isles de Jean-Baptiste Labat, à marche forcée de Slavomir Rawicz ou encore les journaux de Meriwether Lewis et William Clark, Far West, monuments fondateurs de la littérature américaine.

Après plusieurs rééditions de récits issus de la fameuse revue Le Tour du Monde (tels que La Route de Lhassa d’Arnold Henry Savage Landor et Au cœur de l’Antarctique d’Ernest Sir Shackleton) - dans laquelle Jules Verne puisa allégrement pour créer ses célèbres épopées -, Libretto voulut aussi mettre en valeur les voyageurs d’aujourd’hui, dont Bernard Ollivier et l’emblématique récit de son périple sur la route de la Soie paru en quatre volumes sous le titre Longue Marche (2000-2016), et écoulé à près de 500 000 exemplaires !

Dans le catalogue de Libretto on compte également les écrits de Sylvain Tesson, grand aventurier des temps modernes s’il en est, grâce à un recueil d’une trentaine de nouvelles parues sous le titre Vérification de la porte opposée, dans lesquelles il nous parle avec indulgence, mélancolie et humour de l’incompréhension qui peut exister entre l’Orient et l’Occident.

La réhabilitation des grandes œuvres

Remettre en lumière des textes littéraires oubliés ou méconnus, voilà le véritable savoir-faire de Libretto. Ce qui a fait sa renommée.

Le travail a commencé dès 1998 avec la publication d'un auteur majeur, longtemps considéré comme étant seulement un écrivain pour la jeunesse, et auquel Libretto redonna aussitôt ses lettres de noblesse : Jack London.

Libretto a su mettre en avant la richesse d’une œuvre sous-estimée, constituée tout à la fois d’ouvrages pour la jeunesse donc, mais aussi de textes politiques (Le Peuple d’en bas, Révolution), intimistes (L’Amour et rien d’autre), emprunts de fantastique (Le Vagabond des étoiles) et d’aventures (La Croisière du Snark).

Également extirpé des limbes de la littérature, un grand homme des lettres anglaises, père du sensation novel: William Wilkie Collins. La Dame en blanc, Pierre de Lune ou encore Armadale (au total une quinzaine de titres) écrits plus de cent ans avant leur réédition, redeviennent des best-sellers !

Bien d’autres auteurs ont bénéficié de ce savoir-faire éditorial tel Panaït Istrati (écrivain roumain d'expression française) dont l’édition de l’œuvre en trois volumes fut confiée à Linda Lê ou encore Marcel Schwob, inspirateur de Jorge Luis Borges. Ou encore la visionnaire correspondance entre Stefan Zweig et Klaus Mann mise en lumière par Corinna Gepner et Dominique Laure Mirmont.

L’Astrée d'Honoré d’Urfé dans l’édition établie par Gérard Genette, les romans de Robert Margerit (dont le chef d’œuvre Le Dieu nu, prix Renaudot 1951), et La Splendeur des Amberson de Booth Tarkington complètent cette offre.

La part belle à la narration

Tout au long de son existence, Libretto a proposé à ses lecteurs des textes aux récits forts, aux histoires savamment construites, aux personnages incarnés. Pour n’en citer que quelques-uns :

Crime de Meyer Levin qui revient sur un fait divers se déroulant à Chicago en 1924 où deux étudiants assassinèrent un jeune garçon dans d'atroces circonstances.

La Terre au Loups de Robert Margerit, livre magnifique autant que terrifiant sur la folie d’un homme et de sa famille au cœur de la France du XIXe siècle.

Le Cavalier suédois de Leo Perutz, roman dont l’action qui se déroule au XVIIIe siècle, est gouvernée de bout en bout par l’Ange du bizarre.

Ou encore Laissez-moi de Marcelle Sauvageot, récit paru en 1933 à compte d'auteur et devenu best-seller en 2004, dont la prose a été lue par Fanny Ardant (livre audio aux éditions des Femmes), Elsa Zilberstein (dans une mise en scène de Laëtitia Masson), ou encore Claire Chazal.

Citons enfin ce livre, ô combien inclassable, qu’est Rue des Maléfices de Jacques Yonnet, enquête poétique sur les bas-fonds de Paris par un homme qui se voulait l’ami de toutes les âmes perdues, et qui fascina tous ses lecteurs, de Raymond Queneau à Jacques Prévert…

Libretto n’en oublie pas pour autant ses contemporains. Comment ne pas penser au roman de Charles Palliser, Le Quinconce, paru à Londres en 1989, puis traduit en français en 1993 : une saga en cinq volumes, à ce point captivante qu’une fois la lecture entamée, on ne peut la refermer… Lors de la première édition française, un parallèle fut établi avec l’œuvre de Charles Dickens. L’auteur, de visite à Paris à l’occasion de la sortie du livre, s’amusa de cette référence et précisa qu’il avait écrit Le Quinconce, en pensant principalement à William Wilkie Collins - proche ami de Dickens -, c’est ainsi que La Dame en blanc fit son entrée au catalogue !

Il en va de même pour Water Music de T.C. Boyle, grand livre salué dès sa sortie en 1981 par toute la presse anglo-saxonne qui n’hésita pas à le comparer à Cent Ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. L’auteur y conjugue le XVIIIe siècle de nos rêves et de nos cauchemars : libertin, aventureux, cynique, allant des quartiers malfamés de Londres à l’Afrique des trafiquants.

En 2008, sort dans les salles Séraphine, film réalisé par Martin Provost, sur l'artiste Séraphine Louis. Au même moment paraît le livre de Françoise Cloarec qui lui servit de documentation. En quelques semaines, le film s'impose et récolte sept César ! Le livre suit un destin similaire et devient l’un des fleurons de la collection.

En 2015, c’est une nouvelle voix pleine de promesse qui fait son entrée dans le catalogue, celle de Nicolas Clément et de son premier roman Sauf les fleurs, adoubé par les libraires, célébré par les critiques littéraires, plébiscité par tous ceux qui l’ont lu.

La même année, le mexicain Guillermo Arriaga, auteur culte dans son pays, vient enrichir le fonds avec Un doux parfum de mort.

Les littératures de l'imaginaire

Depuis sa création, Libretto dispose en son fonds d’un grand nombre de livres relevant d’un genre qui n’en était pas encore un il y a vingt ans, celui dit des « littératures de l'imaginaire »… de Melmothde Charles Robert Maturin à Vathek de William Beckford en passant par La Boîte en os d'Antoinette Peské, le « gothique » a largement sa place dans le catalogue. L’univers étonnant du Vent dans les saules de Kenneth Grahame séduit bien au-delà d’un public jeunesse. Et le succès récent des deux tomes de La Source du bout du monde de William Morris, ouvrage culte outre-Manche, confirme l’appétence du public pour des livres qui transcendent les genres tout autant que les époques, du Moyen âge avec Les Aventures du chevalier Jaufré et Fierabras à aujourd’hui avec le talentueux Fabien Clavel et ses Feuillets de cuivre.

Libretto, c’est mille et une histoires auxquelles les événements font parfois écho de terrible manière. Ainsi en va-t-il d’Alamut de Vladimir Bartol, roman paru en Slovénie en 1938 qui raconte l’histoire de la citadelle d’Alamut au XIe siècle, nichée au cœur des montagnes du nord de l’Iran, et dont le chef ismaélien, Hassan Ibn Sabbâh, n’a de cesse de faire chuter l'empire des Seldjoukides. Pour atteindre son but, il fera naître le fanatisme dans ses troupes… Au lendemain des événements new-yorkais du 11 septembre 2001 - alors que le roman n’avait pas réellement trouvé son lectorat -, le journaliste d’un important quotidien publia une tribune dans laquelle il affirmait que le meilleur moyen de comprendre ces attentats était encore de lire Alamut. Aussitôt, le roman devient un succès !

Cette diversité et cette longévité, Libretto voulait la célébrer en mettant à l’honneur un roman français inédit de Marie Goudot intitulé Lettre américaine.

Marie Goudot prend à bras le corps ce monument du Massachusetts que fut Nathaniel Hawthorne, père fondateur de la littérature américaine et auteur, entre autres textes, de La Lettre écarlate. Elle n’omet aucune part d’ombre : l’enfance douloureuse, entachée par le deuil et la maladie, un rapport compliqué aux femmes, la fièvre des premiers écrits et l’attente douloureuse du succès, l’obsession de la filiation et de l’identité (le choix d’ajouter un W à son nom est loin d’être anodin), les amitiés politiques équivoques, l’attachement féroce, presque sensuel à Herman Melville. Loin d’être une simple biographie romancée, Lettre américaine est une interprétation poétique de la vie et de l’œuvre du grand auteur, servie par une langue tout en délicatesse et une structure narrative audacieuse.

Vingt ans après sa naissance et forte de plus de six cents titres, Libretto est bel et bien vivant et continue à proposer chaque mois des livres abolissant toutes frontières, qu’elles soient géopolitiques, temporelles ou la plus terrible d’entre elles, celle qui entend enfermer un livre dans un genre précis.


Éric Lahirigoyen, directeur éditorial

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